Transmission

 

Cette série de dix photographies a été primée par un prix spécial au concours 2018 organisé par l'École Nationale Supérieure de la Photographie et l'AFDAS, concours pour lequel elle a été créée au printemps 2018.

  Ce concours a comme but de promouvoir la formation professionnelle continue et s'adresse aux centaines de stagiaires qui ont effectué une formation financée par l'AFDAS à l'ENSP. Lors de sa première édition en 2018 la proposition faite aux participants était de rendre dix images au sujet de la Transmission.

« On dirait que, terrifié, le Photographe doit lutter énormément pour que la Photographie ne soit pas la Mort »

(Roland Barthes, La Chambre claire, ed. de l’étoile, Gallimard, Le Seuil, 1980, p. 30.)

 

  Cette phrase de Roland Barthes, par laquelle il commente l’expérience d’une prise de vue dont il est le sujet, m’incite à retourner la question du portrait photographique vers le portrait peint : est-ce que les peintres, tout aussi terrifiés, ne luttent-t-ils pas, eux aussi, à créer une œuvre vivante ? Depuis la Renaissance, n’y a-t-il pas un fil rouge dans l’évolution de leurs pratiques artistiques consistant à transmettre une représentation de « la vie » qui s’approcherait de plus en plus de notre vécu individuel ? Longtemps cette évolution s’est faite en accentuant le réalisme des œuvres, jusqu’à ce que la photographie vienne secouer et interroger cette approche par sa technique de représentation de plus en plus performante. La différence entre la peinture et la photographie consisterait-elle dans le fait que l’une s’est battue pour faire apparaître ses sujets vivants alors que l’autre essayait de ne pas les faire apparaître morts ?

 

 

Générations et transmissions

  Le projet ici présenté part d’un portrait que mon grand-père a peint de ma mère alors qu’elle avait cinq ans. On y voit la petite fille manifestement mécontente de devoir poser pour lui. Entre la contrainte du père qui tente de donner vie à sa fille sur papier et celle de la fille qui résiste à se laisser immobiliser et immortaliser, est-ce donc justement une question de vie ou de mort ?

 

  Cette série « Demain en main » répond de multiples manières à cette question. On y voit grandir la fille en question, ma mère, prendre en main sa propre représentation et en jouer de façon espiègle et avec bonheur.

 

  Elle le fait par des autoportraits ou des portraits et en y introduisant des images de voyages, de tombeaux et de fantômes. Mais au cœur de cette question polarisée se dessine un fil nouveau, celui de la transmission justement de cette question de père en fille et puis en fils. Ce n’est pas seulement le besoin de créer des images qui s’est transmis jusqu’à ma génération, mais les images elles-mêmes qui racontent, chacune à sa manière et non sans humour, la confrontation à notre existence éphémère et la difficulté de la représenter comme telle.

 

  Les couchers de soleil paradoxalement en noir et blanc, et c’est là un avis aussi personnel que l’est toute cette série, sont à ce sujet certainement la métaphore la plus forte que ma mère aura produite. Les quelques images présentées sont un extrait d’une série de couchers de soleil en noir et blanc qu’elle a poursuivie tout au long de sa vie.

 

 

La main tendue

  Dans cette série, ce sont mes mains qui présentent les photos. Est-ce une manière de rendre les photographies plus vivantes ? L’image de mains par lesquelles passent des photographies m’a touché quand j’ai visionné les vidéos dans lesquelles David Goldblatt commente ses œuvres dans l’exposition que lui avait consacré le Centre Pompidou. Les mains comme métaphore de la transmission y apparaissait de manière évidente, filmées comme des paroles qui s’incarneraient. Alors qu’elles servent normalement à montrer, interroger ou expliquer des photographies, pourquoi ne seraient-elles pas aussi actrices, voire compositrices de l’image ? Car ces mains semblent savoir que dès demain leurs images vont changer de main, embarquées avec les photographies.

 

  Permettez-moi de vous tendre maintenant la main et de vous inviter à cet essai d’hommage à la photographie comme objet de transmission.

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© Manuel Irniger 2020